Addiction : Quand les écrivains se shootent au foot.

FOOT ET ECRIVAIN

Ça a commencé comme cela commence toujours.

C’était un lundi matin ou un samedi après-midi. Peu importe… Il avait plu sans cesse ce jour-là, ou pas. Peu importe… C’est sans doute venu d’un proche. De quelqu’un qui t’aimait beaucoup. Quelqu’un qui t’avait donné la vie dans un soir d’ivresse et pourrait te donner la sienne au soir d’une grande détresse, si cela était nécessaire. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions qu’en est-il du paradis ?

Ainsi, tout a commencé à une heure donnée du printemps de ta vie. Tu ne t’en souviens pas, mais tu venais déjà d’accomplir un exploit. Quelques heures, quelques jours plus tôt, tu t’étais hissé parmi les titans : tu avais marché. Un petit pas pour un petit homme, mais un bond de géant dans ton évolution d’humain. Tu étais devenus un bipède. Il te manquait encore la grâce et l’aisance qui te caractérisent aujourd’hui et l’on tremblait à chacun des pas que tu alignais comme autant de défis aux lois implacables de l’équilibre et de l’apesanteur. Mais tu marchais. Et cela euphorisait tes proches. Et c’est sans doute au nom de cette joie, pour célébrer cette victoire que quelqu’un l’a fait.

Quelqu’un a jeté contre ton tibia protégé par le gras de l’enfance une sphère dalmatienne. Oui, alors que tu tenais presque ferme, sur tes mollets tendres, rosés et dodus, comme un être humain déterminé à vivre debout, quelqu’un a fait rouler devant toi un beau ballon blanc à motifs noirs.

A cet instant, tu avais encore une chance d’échapper au feu dévorant et te destiner au patinage artistique rafraîchissant, aux mathématiques stimulantes, à la pêche à la carpe reposante. Tu avais une chance, tu l’as laissé filer.

Tu l’as laissé filer parce que du fin fond de ce petit corps, future enveloppe d’homme, est monté un picotement. Une astringence qui a affermi ton jarret et agacé ton pied. Le picotement s’est fait électricité, l’électricité force et la force désir irrépressible. Et dans un mouvement libérateur et jouissif, dans un geste d’une fluidité incroyable pour un Culbuto de chair et d’os tu as envoyé vers l’arrière ta jambe droite ou gauche avant de la projeter violemment vers l’avant et shooter aussi fort qu’il t’était donné de le faire dans ce ballon. Et tu as ri en voyant la sphère rouler loin de toi. Et tes proches ont applaudi alors que tu venais de sombrer dans une addiction incurable, que tu plongeais tout entier dans un amour qui te dévorerait par cycles tout au long d’une vie… Tes proches ont applaudi alors que tu devenais amoureux du football.

Depuis, tu as tout vécu : les genoux écorchés, les shorts verdis, tes tricots crottés, les défaites à pleurer, les victoires à l’arrache, les gestes cent fois rêvés jamais exécutés. T’as foutu en l’air des exams, des amours, des amis pour un match, une mi-temps, un Canal Football Club. Tu t’es foutu sur la gueule avec des verts, t’as aimé des rouges et bleus, insulté des ciels et blancs.

Tu as aimé, tu as haï.

Tu as théorisé, chanté, critiqué, admiré. T’as voyagé dans des bus improbables avec des gens encore plus improbables, t’as négocié des places miteuses (tout en haut des tribunes à gauche derrière un poteau) avec les corbeaux du marché noir, t’as fracassé ton sommeil, ton cochon-tirelire, ton argent de poche pour une retransmission, un maillot. Tu as prétendu faute quand il n’y en avait pas. Tu as crié « y’a rien » quand il y avait tout.

T’as embrassé des types pleins de bière, serré dans tes bras des skins à lacets noirs ou rouges, t’as caillé ta mère, ta race et même tes couilles, planté comme un piquet stoïque dans des travées désertes, alors qu’une pluie glacée de décembre transperçait ton corps et que le 0-3 du tableau d’affichage crevait ton cœur. Et puis tu as ri, chanté, emporté dans des vagues de joie collective indescriptible, communiant en foule un plaisir non coupable.

Bref tu as aimé et tu aimes encore.

Et tu n’es pas le seul.

Oh que non, Jeff… Oh que non que t’es pas tout seul.

Y’a aussi Enki, Philippe, Bernard, Maylis, Erri et Jonathan… En tout une trentaine d’écrivains qui ont accepté d’étaler leur talent de plumitifs et leur passion de footeux en écrivant chacun une ôde à leur joueur de foot européen préféré, adoré, adulé, déifié.

Jusqu’au 10 juillet, si tu te promènes à Paris, terres du PSG, passe par l’Hôtel de Ville. Sur les grilles de ce bâtiment, on a enchaîné 30 écrivains à l’objet de leur amour.

L’occasion unique de lire du grand texte sur de grands noms du foot. Ça te changera de l’Équipe…

Si tu veux savoir comment Roberto Saviano (l’auteur de Gomorra) aime Roberto Baggio, Jonathan Coe Kevin Keegan, Enki Bilal Zlatan Ibrahimovic, Philippe Delerm Raymond Kopa, Maylis de Kerangal Ruud Gullit, Bernard Pivot Michel Platini… etc etc, file droit au but à Paris (si t’es un vrai, tu sauras que ce n’est pas possible)…

Exposition “ Football de légendes, une histoire européenne”, à l’’Hôtel de Ville de Paris – côté rue de Rivoli, Paris 4 – du 10 mai au 10 juillet 2016. C’est free, c’est compris ?

 

Voici Roberto Baggio par Roberto Saviano, tels qu’ils sont épinglés l’un et l’autre sur les grilles de l’Hôtel de Ville de Paris.

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Le taulier de cette rubrique modeste et géniale (en l’occurrence, une taulière) n’a pas la prétention d’égaler un Saviano, un Pivot ou une Kerangal, mais il/elle a lui aussi des passions footeuses, des amours à ballons, des tocades empelousées.
Quand tu es, comme moi donc et quelques-uns de nous autres, lyonnais, tu as l’embarras du choix : Gerland a connu quelques princes pour lesquels il a chaviré d’aise.
J’avais le choix des princes, j’ai fait celui du roi. De Celui qui fit de Gerland son jardin et de nos coeurs ses royaumes dans les années 2000.
Il avait un nom impossible, une drôle de tête, un caractère bien forgé et un talent de perce-muraille qui vous faisait tomber en amour et goûter au plaisir du frisson de l’excitation chaque fois qu’il s’avançait pour tirer un coup franc.

Ainsi était l’effet que nous faisait Antonio Augusto Ribeiro Reis Junior, dit Junhino Pernambucano. Ainsi, nous le fîmes roi.
Il nous gratifia 100 fois, dont 44 sur coup franc. Définitivement son truc, le coup franc. Écoute la légende qui dit que…

Nous sommes le 4 mars 2006. Ajaccio reçoit l’Olympique Lyonnais dans la douceur des embruns méditerranéens. Sont-ils alanguis par les effluves iodés de la mer ou par la beauté de l’île qui porte si bin son nom ? En tous les cas, les Lyonnais qui règnent sur le championnat de France, peinent à trouver la clé d’un match bien cadenassé.
Nous sommes à l’heure de jeu, la partie va basculer. L’arbitre a sifflé coup franc au milieu du terrain. Ou presque. Nous sommes à 40 mètres des buts ajacciens. Junhino s’avance vers le ballon. Sur son banc, José Pasqualetti, l’entraîneur des Corses, a senti un léger malaise, mais il l’a vite chassé. « On ne va pas le prendre de cette distance-là ». Ben si ! Junhino vient d’envoyer un missile qui a laissé Stéphane Porato, le gardien corse, au bord de la dépression nerveuse et a rendu les filets de sa cage parkinsoniens.
Que s’est-il passé ? Rien de bien particulier, sauf une frappe pure, sublime. Flottante et trompeuse. Sur les trente premiers mètres, la trajectoire du ballon s’est incurvée à gauche, avant de partir tout droit à droite sur les 10 derniers.
À croire que la balle magique qui a tué le président Kennedy est sortie des mêmes usines que ce ballon qui rend fou.
Dix ans plus tard, ce but est classé au deuxième rang des plus belles réalisations de la L1 depuis 2000 par France Football.

Un autre ? Gourmand !
Nous sommes le 5 novembre 2003. Et nous sommes à l’Olympiastadion, sur les terres du Bayern de Munich qui ne joue pas encore dans le pneu géant qu’est l’Allianz Arena. Dans les cages, Oliver Khan, le type qui ferait accoucher une primipare à quinze jours de grossesse si elle le croisait dans un couloir un soir de pluie et de brouillard. Oliver Khan ne prend pas de but car il fait peur au ballon qui n’ose jamais s’en rapprocher.

À son poste de défenseur de l’Olympique Lyonnais, Anthony Réveillère regarde son numéro 8 s’apprêter à tirer un coup franc. On est à 35 mètres des cages de Nosferatu. Dans quelques secondes, ce dernier va voir ses dents tomber un peu plus bas encore que ses bras. De ce coup franc, Réveillère verra trois choses : « une frappe sublime, sans fioriture, mais si pure, le ballon au fond des filets et la tête d’Oliver Khan sur le poteau ».
Quand t’as vu ça, tu peux en rire tranquille. Nous, on en frissonne encore. Pernambucano, ti amo. For ever.

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