Alfred Letourneur ou le rêve américain

Alfred Letourneur 3

C’est l’histoire d’un petit gars de Paris qui est passé à travers les orages du vingtième siècle pour embrasser un destin hors du commun. Son nom ne vous dit surement pas grand-chose et pourtant, outre Atlantique Alfred Letourneur est devenu une icône de l’entre-deux-guerres.

Les bouchons du périph' en 1920

Les bouchons du périph’ en 1920

Né à Amiens en 1907, la vie du jeune picard sera bouleversée par la Grande Guerre. Comme beaucoup d’enfants, il perd son père à l’âge de 10 ans, exécuté par les Allemands. Peu après l’armistice, sa mère refait sa vie et délaisse le jeune Alfred qui décide de partir à la capitale pour travailler. Hébergé dans un premier temps chez un proche, il devient livreur et parcourt les rues de Paris au guidon de son triporteur.

Plus qu’un travail, le vélo devient une passion. Alfred assiste en tant que spectateur à des courses de vitesse sur les vélodromes parisiens, qui à l’époque étaient de véritables arènes dans lesquelles s’affrontent des gladiateurs des temps modernes. Dans les années folles, les courses cyclistes connaissent un fort succès en raison du prix attractif des places et du format des épreuves. À l’époque, comme partout dans le monde, un type de courses attire les foules, ce sont les « 6 jours ».

Le Vèl d'Hiv c'était mieux avant...

Le Vèl d’Hiv c’était mieux avant…

Ces manifestations sportives sont rythmées par diverses épreuves cyclistes, mais aussi par des concerts ou d’autres divertissements. Lors des « 6 jours » la reine des courses est « l’Américaine » qui se court en équipe de deux ou trois cyclistes, dont le but est de courir la plus grande distance en relais mais aussi de gagner des points, lors des sprints intermédiaires. Comme son nom l’indique, cette discipline est née aux Etats-Unis et plus précisément de New-York, où la première épreuve s’est déroulée au mythique Madison Square Garden.

Alfred à l'américaine

Alfred à l’américaine

C’est lors d’une de ces compétitions, en 1923, qu’Alfred Letourneur rencontre l’homme qui va changer sa vie, en la personne d’Edmond Jacquelin. Touché par son parcours et convaincu de sa force de caractère, cet ancien champion du monde de vitesse va prendre le jeune homme sous son aile et l’initier à la compétition cycliste. Dès lors, le quotidien d’Alfred Letourneur est rythmé par les livraisons et les entraînements. Les progrès du jeune coureur sont fulgurants et quatre ans plus tard, il gagne sa première « américaine » au Vélodrome d’Hiver de Paris devant plus de 20.000 spectateurs. Cette même année 1927, il gagne deux autres courses et devient « Le Môme » pour le grand public, en référence à Edith Piaf qui elle-même était une spectatrice passionnée des courses de 6 jours.

Première victoire à New-York

Première victoire à New-York

Alors que l’Allemagne et l’Angleterre, entre autres, se passionnent pour le cyclisme de vitesse et que les vélodromes poussent comme des champignons en Europe, Alfred Letourneur décide de quitter le vieux continent pour tenter sa chance en Amériquedu Nord. Installé à New-York, il rentre dans une nouvelle dimension, dans laquelle les coureurs sont de vraies stars et les compétitions rassemblent parfois plus de 100.000 spectateurs. Dès sa première année, Letourneur marque les esprits et truste les podiums lors des 6 jours de Chicago, de Detroit et bien sûr de New-York. Même si la victoire finale n’est pas au rendez-vous, le charisme du français en fait l’un des chouchous du public.

Pendant une décennie, Alfred Letourneur accumule la bagatelle de 21 victoires et de nombreux podiums lors de courses de 6 jours à travers l’Amérique du Nord. En parallèle, il remporte quatre années d’affilée (1932, 1933, 1934, 1935) le championnat des Etats-Unis de demi-fond. Cette épreuve, qui a disparu depuis, est aussi spectaculaire que dangereuse puisque pendant les courses, les cyclistes pouvaient se servir de l’aspiration créée par leur entraîneur à moto et ainsi atteindre les 100km/h. Inutile de dire que les chutes sur les pistes des vélodromes étaient fréquentes et souvent mortelles. En une décennie, « Alf » comme l’appellent ses amis américains, devient « The Red Devil ».

"The French Six-day Bicyle rider"

« The French Six-day Bicyle rider »

Malgré la grande dépression économique qui frappe de pleins fouet l’économie américaine, le succès des courses cyclistes ne se tarit pas, du fait du prix abordable des billets par rapports aux autres sports, mais aussi de la folle ambiance qui régnait dans les tribunes. Le vélo rassemblait toutes les classes sociales de la société américaine. Or à cette époque, le célèbre peintre américain Edward Hopper, aimait peindre les scènes de la vie quotidienne des New-yorkais. Alors qu’il assiste à une course à laquelle participe Letourneur, Edward Hopper, est subjugué par l’ambiance de liesse populaire, mais aussi par le tempérament du français. Quelques mois plus tard, il peindra « Alf » dans les vestiaires d’une course, alors qu’il se préparait à rentrer dans l’ovale infernale.

À l’approche des années 40, les courses cyclistes sur pistes deviennent de moins en moins populaires et Alfred Letourneur change de braquet en s’attaquant au record du monde de vitesse à bicyclette. À l’instar de cette époque révolue du cyclisme, le record auquel s’attaque « le Diable Rouge » est un peu particulier, puisqu’il s’agit littéralement du Record du Monde de Vitesse à Vélo sur Terrain Plat et Derrière Abris, le RMVVTPDA pour les connaisseurs. Tout un programme…

Pédale Alfred !!!

Pédale Alfred, pédale !!!

La particularité de cette épreuve est qu’elle se court derrière une voiture ou une moto, permettant au coureur cycliste de ne pas subir la force de résistance à la pénétration dans l’air. Équipé d’un vélo très particulier avec un braquet monstrueux, que même Jan Ullrich ne pourrait emmener, Alfred Letourneur bat une première fois le record du monde de vitesse sur le circuit automobile de Montlhéry, le 22 octobre 1938, en atteignant la vitesse de 147,058 km/h.

Trois ans plus tard, il revient aux Etats-Unis pour améliorer son record, mais cette fois-ci, la grosse machine médiatique se met en route et la télévision est là pour immortaliser la performance. Dans ses bagages, Alfred Letourneur amène un ami de longue date, Jean Gabin. Dans le désert californien, près de la ville de Bakersfield, le français s’élance et atteint la vitesse vertigineuse de 175,29 km/h. Son ancien record est pulvérisé, il est temps pour Monsieur Letourneur de prendre sa retraite sportive. Après avoir profité d’une retraite bien mérité, Alfred Letourneur s’éteint le 4 janvier 1975, à New-York, en ayant vécu le rêve américain à l’allure d’un sprint.

The Superfrenchman

« The Superfrenchman »

1 Comment

  • TRICARD Michel dit :

    Bonjour
    j’ai été très heureux de découvrir votre article sur mon oncle Alfred Letourneur.
    d’autant plus que ce qu’il relate est l’exacte vérité.
    Mon oncle a eu une vie incroyable pour un môme qui n’avait pratiquement pas connu l’école.
    il a dicté ses mémoires à mr Latour un journaliste ami je les ai transcrites en numérique pour notre famille.
    Si vous avez une source de documents photos ou autres je suis intéressé.
    Merci et bravo. Cordialement. Michel Tricard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *