Cadavres exquis et autres mignardises fatales

Skeleton drinks poisonous coffee at table with laptop

Un lecteur attentif et assidu de cette rubrique bien trop modeste en regard de l’étendue de son génie, me faisait remarquer tantôt qu’il était, sa foi, souvent question de fesses et autres chairs à reliefs dans ces parages.

— Ah, vous trouvez ? faisais-je mine de m’étonner, étalant sous ses yeux incrédules des trésors rutilants de mauvaise foi dont je tartinais joyeusement la nappe.

(Car, il faut que tu le saches, nous étions à table)

— Oui, je trouve, insista presque sévère ce lecteur respectable mais casse-pieds.

— Vraiment ? gagnais-je du temps.

— Vraiment, rétorqua-t-il implacable.

Je n’étais guère disposée, en ce mardi étonnamment lumineux, à me laisser vêtir des oripeaux de diablotine licencieuse. Le calendrier ne s’y prêtait guère, l’humeur collective ne le permettait pas. Même si la météo nous poussait au balcon, je tisonnais mon cerveau dans l’espoir de servir à l’impétueux une de ces fulgurances bien senties qui font ma gloire entre ma penderie et mon salon. «  Bien sur, nous parlons souvent bagatelle, mais que voulez-vous mon ami, la littérature parle de la vie et vous admettrez que le la vie débute souvent avec cette licence que vous me reprochez aujourd’hui. Et sans elle, vous ne seriez pas là pour le faire ».

Et pan dans les dents de l’enquiquinant !

« Certes, interjeta mon interlocuteur à peine interloqué. Le début… Bien sur. Mais ne croyez-vous pas qu’il serait tant de tourner la page et avancer un peu ? Hum ? À votre âge… Vous nous bassinez à longueur de posts avec le début, si vous nous parliez un peu de la fin ? Pour changer ».

— La fin ?

— La mort, ma chère. Si vous nous parliez un peu de la mort ? En plus, ce ne serait pas complètement idiot, en ces temps de Toussaint.

— Soit, répondis-je la bouche pleine de défi en balayant d’un revers hargneux les agapes posées à table. « Mais s’il est question de mort, il nous faudra changer de menu. Adieu cailles, charlottes renversées, cuisses de grenouille et autres morues dessalées et bombes déglacées. Place à quelques nourritures plus mystérieuses.

 

Je tiens à signaler à l’honorable lecteur qui parcourt vaillamment ces lignes qu’il peut avancer sans crainte, nous ne l’assommerons pas avec la représentation de la mort en littérature ; il y a toutes les annales du baccalauréat pour cela.

Ceci étant dit, « à table ! »

 

Entrée : salade de pissenlits à déguster par la racine.

manger-les-pissenlits-par-la-racineLa mort aime la verdure.

Et je ne te parle pas là du teint hâlé des représentations « zombiesques ». La mort aime la verdure, car elle moissonne beaucoup dans les prairies immenses des grands champs de bataille. Une vraie goinfrade. Lors des deux dernières grandes empoignades qu’a connu l’Europe, elle s’est empiffrée de plumitifs.

Première Guerre Mondiale
Alain Fournier (le Grand Meaulnes) en 1914 ; Adrien Bertrand (l’Appel du sol – Prix Goncourt 1914) en 1917 ; Guillaume Apollinaire (Alcools…) en 1918 ; Louis Codet (La rose du jardin…) en 1914 ; Gabriel-Tristan Franconi (Un tel de l’Armée française…) en 1918 ; Amédée Guiard (Antone Ramon) en 1915 ; Jules Leroux (Léon Chatry, instituteur…) en 1915 ; Charles Péguy (l’Argent…) en 1914 ; Louis Pergaud (La guerre des boutons) en 1915 ; Louis de la salle (le Joueur de songes) en 1915 ; Victor Segalen (le Fils du ciel…) en 1919 ; Albert Thierry (Le Sourire blessé) en 1915; Jean de La Ville de Mirmont (Les dimaches de Jean Dézert) en 1914.

Quelques décennies plus tard, sa bibliothèque étant épuisée, la Faucheuse remet le couvert et moissonne des belles lettres à foison.

Deuxième Guerre Mondiale
Antoine de Saint-Exupéry (le Petit Prince) en 1944 ; Jacques Arthuys (Les Combattants) en 1943; Victor Basch (Études d’esthétique dramatique) en 1944; Benjamin Crémieux (Le Premier de la classe) en 1944; Jacques Decour (Le sage et le caporal) en 1942; Jean Desbordes (Les forcenés) en 1044; Robert Desnos (Rrose Sélavy…) en 1945 ; Luc Dietrich (Le bonheur des tristes) en 1944; Max Jacob (Le Cornet à dés…) en 1944; Régis Messac (Brève histoire des hommes) en 1945; Irène Némirovsky (Suite française) en 1942; François Vernet (Ce bon temps) en 1945.

Les morts cités ici ne sont que Français, mais le plus bel hommage littéraire aux morts de la Première Guerre Mondiale est canadien. C’est le fameux In Flanders fields de John McCrae, mort lui-même en 1918 du côté de Wimereux sur la Côte d’Opale.

In Flanders fields the poppies grow

Between the crosses row on row,

That mark our place; and in the sky

The larks, still bravely singing, fly

Scarce heard amid the guns below.

We are the dead. Short days ago

We lived, felt dawn, saw sunset glow,

Loved and were loved and now we lie

In Flanders fields.

 

Premier plat : Poularde demi-deuil

À l’heure du tombeau, habillons nous de noir et de brouillard.

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Ebénézer, espèce de vieux rat, te souviens-tu des trois fantômes de Noël ? Viens avec moi sauter les marches du temps et assister à la naissance de trois spectres fameux ou, si tu préfères, à l’agonie de trois écrivains célèbres.

Picture it…

Le 2 septembre 1867, Paris semble ne plus se souvenir que c’est encore l’été.

Au cimetière Montparnasse, sous une pluie glaçante, approchons nous et suivons le morne et blafard enterrement de Charles Baudelaire. Nous ne sommes pas nombreux : il y a la maman de Charles dont la vie n’est déjà plus que solitude et souffrance (et rien d’autre, c’est tout), quelques croquemorts pressés d’en finir et Édouard Manet (le peintre, oui). La plupart de ses amis ne sont pas venus.
Quelques mois plus tôt, Charles Baudelaire est revenu de Bruxelles, où il donnait quelques conférences, dans un triste état. Sa figure est ravagée, son bras droit pend lamentablement à son côté. Incapable de parler, il s’exprime par des grimaces. À 46 ans, son organisme est rongé par la syphilis gagnée auprès de quelques putains durant sa jeunesse. Sa mère le fait hospitaliser dans la maison du docteur Duval dans le 16e arrondissement. Le photographe Nadar qui l’adore organise des déjeuners pour lui en faisant venir de vieux camarades. Peine perdue, il tombe bientôt dans un « morne abattement », écrit Manet. Puis ne quitte plus son lit, restant silencieux. Sa mère recueille son dernier souffle le samedi 31 août 1867, vers 11 heures du matin.

Picture it once again…

Nous sommes le 22 mai 1885 et il fait beau. Personne n’est encore né pour chanter Paris au mois d’août, mais la capitale en ce printemps fleuri se donne à voir sous son meilleur et plus inspirant.

Pourtant, la ville lumière s’apprête à de vêtir de noir et se faire veuve de l’un de ses enfants les plus chéris. Il est bientôt 13h27, Victor Hugo va mourir.

A 83 ans, le grand homme, fatigué par la congestion pulmonaire qui ne va pas tarder à l’emporter, est couché dans sa chambre du 50 de l’avenue qui porte son nom. Oui, mon grand, Hugo eut une artère à son nom quand le sang coulait encore, vif et rougeoyant, dans les siennes… Cela te donne une idée de sa gloire.

On a ouvert la fenêtre de sa chambre. Le vieil homme peut ainsi entendre l’hommage des Parisiens qui viennent crier leur amour sous ses persiennes. Des cousettes aux sénateurs, toutes les couches sociales de la ville s’empilent sur le pavé pour accompagner Victor dans son dernier effort.

A 13h27, il passe à trépas.

La foule des Parisiens chavire et exige un jour férié pour suivre jusqu’en terre son Totor qui a décidé de rouler vers Dieu, sans extrême onction et dans le « corbillard des pauvres ». Il n’ira pas en terre, Victor, mais au Panthéon, lors de funérailles nationales le 1er juin. Avec une étape d’une nuit, le 31 mai, sous l’Arc de Triomphe.

Le jour où il gravit la montagne Sainte Geneviève, un million de personnes forme son cortège d’ombres.

Et le Figaro écrit en une le 23 mai : « C’en est fait, Victor Hugo entré vivant dans la postérité, entre aujourd’hui glorieux dans la mort».
Tout est dit…

Picture it a last time…

Nous sommes le 8 janvier 1896. Les escaliers de la Butte Montmartre sont durs aux miséreux, d’autant plus qu’ils sont gelés. Rue Descartes, au numéro 39, moribond et déjà fauché, Paul Verlaine n’en finit plus de rendre l’âme. Il faut dire que l’alcool conserve… Cela fait des années, que « le prince des poètes » coule à brasses profondes dans l’absinthe. Le prince (un beau saligaud entre nous soit dit, nous aurons l’occasion d’en reparler) ressemble désormais à un crapaud de caniveau. Il faut le dire, Verlaine n’est plus que l’ombre de lui-même, le corps et l’âme rongés par les vapeurs vertes. D’hôpitaux en troquets miteux, il a atterri chez une dénommée Eugénie Krantz, autrefois connue sous le nom de Nini Mouton, cuisse légère du bal Bullier.

L’Eugénie n’est pas une bonne âme, elle a recueilli le poète pour empocher la maigre rente mensuelle de 150 francs versée par ses amis. C’est une gagneuse à la petite semaine moche et acariâtre. Plus encore que Verlaine lui-même. C’est te dire si elle n’est pas gâtée, l’Eugénie que rien ne grandit.

Ce 8 janvier, Verlaine meurt à même le sol et redevient poussière entre les lattes du parquet. La veille, il s’est disputé violemment avec sa logeuse. Il a roulé à bas de son lit et n’a pu se relever. Eugénie lui a jeté une maigre couverture et a quitté le triste logis. Quand elle se décide à revenir à l’aube, le poète est entrain de lâcher la rampe, poussé au décramponnage par une congestion pulmonaire. Le médecin accourt mais fait long feu.

Quelques heures plus tard,  Verlaine est mort. Le vendredi 10 janvier 1896, son cercueil est déposé sur un char funèbre de 5e classe qui prend la direction de l’église Saint-Étienne-du-Mont, suivi par une immense foule estimée à 5.000 personnes. L’Eugénie en a la chique coupée et peste contre l’avarice de tous ces gens qui auraient quand même pu se montrer plus prodigues et conférer au défunt une rente plus dodue. « Quel triste monde peuplé de malhonnêtes gens ».

La poésie, bonne fille, s’émeut sans doute de la fin de l’un de ses serviteurs les plus zélés et jette une pincée de fantastique pour pimenter le rouet d’une mort indigente.
Ainsi, figure toi que quand le char funèbre reprend sa route jusqu’au cimetière des Batignolles, il passe au pied de l’Opéra. Au cours de la nuit suivante, la statue représentant la Poésie sur le toit du Palais-Garnier, perd son bras qui tient la lyre qui s’écrase sur la chaussée. Depuis l’Eugénie n’a plus jamais dormi.


Trou normand : un verre de Mort subite

« Lorsque deux nobles cœurs se sont vraiment aimés. Leur amour est plus fort que la mort elle-même. Cueillons les souvenirs que nous avons semés. Et l’absence après tout n’est rien lorsque l’on s’aime. »

Guillaume Apollinaire

 

Deuxième plat : fricassée de trompettes de la mort.

mark-powell-8La renommée est parfois une fille bien mal embouchée. Il est des écrivains pour qui ses trompettes ont résonné après que le glas ait sonné.
C’est une fois refroidis que sont venus à eux fortune, gloire et reconnaissance. Tu admettras que te retrouver tout friqué quand t’es déjà repassé, ça te fait une belle jambe.
Voici donc une petite palanquée de cocus de la destinée.

Franz Kafka (1883-1924)
Oui, mon grand, la vedette de nos programmes scolaires, connut une existence relativement anonyme. C’est après sa mort que son copain Max Brod fera publier tous les romans et nouvelles que Franz lui avait demandé de détruire une fois qu’il ne serait plus de ce monde et qui le rendront célèbre.

Stieg Larsson (1954-2004)
Quand la vie est une catin vérolée… Toi, tu sais que la trilogie Millénium est un succès planétaire. Figure-toi que son auteur, lui, ne le sait pas. Il est mort quelques mois après avoir envoyé ses trois manuscrits à son éditeur, terrassé par une crise cardiaque foudroyante le 9 novembre 2004. Publiés entre 2005 et 2008, ses trois romans se vendront comme des petits pains non seulement en Suède (plus de 2 millions d’exemplaires vendus), mais dans le monde entier.

John Kennedy Toole (1937-1969)
Oye, oye donc la triste histoire de John Kennedy Toole que les lecteurs ne connurent et aimèrent qu’après son trépas. Prof dans plusieurs facs, à New York et en Louisiane, puis à Porto Rico durant son service militaire, John Kennedy Toole était convaincu d’avoir écrit avec La Conjuration des Imbéciles l’un des plus grands chefs d’œuvres de la littérature américaine. Tu sais quoi ? Il avait raison. Mais tout un tas d’éditeurs ne prirent jamais la peine de vérifier s’ils partageaient son avis. Désespérant de ne pouvoir faire lire son manuscrit, il finit par se suicider en 1969 à l’âge de 31 ans. C’est sa mère qui poursuivit, après sa mort, cette folle bataille pour éditer La Conjuration des imbéciles. Le livre sortira finalement en 1980, se vendra à plus de 1,5 million d’exemplaires et recevra l’année suivante le Prix Pulitzer de la Fiction. Moche, hein ?

Herman Melville (1819-1891)
Moby Dick est un chef d’œuvre. Je, tu, nous le savons. Pourtant, à sa sortie en 1851, le roman a fait un flop tel qu’il ne fut même pas retentissant. Le bide fut énorme et poussa Melville, qui avait mis dans ces lignes tout ce qu’il avait à mettre, à s’enfermer dans la solitude et la dépression faisant une croix quasi définitive sur sa carrière. Il s’éteindra dans l’indifférence générale le 28 septembre 1891.

Edgar Allan Poe (1809-1849)
Dans la catégorie “poètes maudits”, à part Mike Tyson, on n’a jamais fait mieux. Edgar Allan Poe a galéré toute sa chienne de vie pour faire connaître son oeuvre littéraire. Et fut fauché comme les blés avant de se retrouver fauché et couché sous eux.
L’alcool qui lui rongera le cerveau, l’enveloppe et la bourse, le fera mourir pauvre et fou. Vilain, vilain, le destin.

H.P. Lovecraft (1890-1937)
Avant d’être, selon Stephen King, « le plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle », Lovecraft fut un être vivant et plein de galères qui a publié des trucs dans des petits magazines avec un petit public, mais sans jamais prendre d’envergure. Mort, il est devenu l’un des auteurs de science-fiction les plus mythiques de l’époque contemporaine.

Emily Dickinson (1830-1886)
Emily est un géant de la poésie, mais personne ne l’a jamais su avant qu’elle ne soit morte. Pas même elle. Emily n’a pas a une vie très fun, c’est le moindre que l’on puisse dire. Si matériellement, elle ne manqua jamais de rien, pour tout le reste, elle fut indigente et vécue en recluse, en tête à tête avec son chien. C’est pour cela que de son vivant, personne ne sut jamais, quel talent elle avait et elle était. Toute son oeuvre, 800 poèmes tout de même, fut publiée après sa mort, quand sa sœur Lavinia découvrit sa cachette à poèmes et se dit que tout ça méritait peut-être d’être partagé.


Dessert : Fraises à sucrer
Les livres meurent aussi. Et rarement seuls. Parce qu’ils font peur à des faibles qui ne sont forts qu’un temps… Retour sur quelques trop fameux autodafés.
Récemment, l’État islamique (Daech) a détruit plus de 2000 livres de la bibliothèque de Mossoul, la deuxième ville d’Irak. Raison invoquée par ces intégristes: ces ouvrages éducatifs, scientifiques ou dédiés à la jeunesse «appellent à la désobéissance de Dieu». Ont ainsi été brûlé des livres pour enfants, des recueils de poésies, des ouvrages de philosophie et des titres scientifiques sur la santé et le sport ainsi que des journaux du début du XXe siècle.
Une fois encore, Daech n’a rien inventé. Les hommes ont de tout temps détruit le verbe. On a anéanti des tablettes sumériennes, saccagé des grands classiques grecs, uniformisé de force des écrits chinois, brûlé les papyrus d’Herculanum… Et je t’épargne l’Inquisition, les fatwas, les autodafés des nazis, les effacements soviétiques…

Allez, pour la mauvaise bouche :

  • 2013: les manuscrits de Tombouctou

En janvier 2013, dans le nord du Mali, des islamistes tentent de brûler les précieux manuscrits de Tombouctou. Ils considèrent comme «impies» la centaine de milliers de manuscrits uniques datant de plusieurs siècles écrits en arabe et en peul, trésor de l’humanité puisque classés par l’Unesco au patrimoine mondial.

  • 1998: les talibans détruisent 55.000 livres rares

En Afghanistan, en 1998 et durant trois ans, les talibans, après avoir vandalisé des statues de Bouddha, s’attaquent à la destruction systématique de plus de 55.000 livres rares et de grande valeur historique. Ils ne préservent que des textes coraniques.

  • 1992: le «mémoricide» de la Bibliothèque de Sarajevo

En août 1992, la Bibliothèque nationale et universitaire de Sarajevo est complètement détruite. D’après Bernard Gauthier, cet établissement possédait environ un million de volumes, dont 150.000 livres rares et manuscrits, ainsi que des collections irremplaçables de périodiques bosniaques (33.000 titres).

 

Digestif : Cocktail Paradis
«Là où l’on brûle les livres, on finit par brûler des hommes»
Heinrich Heine.

 

 

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