Littérature déconnante : quand les génies piétinent la langue.

Fôtes-1

Jean-Guy joli, tu ne le sais pas encore, mais tu vas m’aimer. Oh oui, tu vas m’aimer. Tellement. Et je sens que je vais te le rendre. Oui, oui, oui, c’est évident. On va s’aimer. Sur une plume ou dans un encrier.
Je vais te faire kiffer, lapin. Tellement fort que je ne sais pas ce qui chez toi va s’en souvenir (peu de chances pour que ce soit les draps..), mais je te jure que tu vas t’en souvenir.

Il est l’heure de te dresser sur tes jambes flageolantes et d’aller hurler ton cri barbare sur tous les toits du monde.
Vengeance ! Vengeance ! Vengeance !

Ce n’est rien d’autre que cela que je viens humblement t’offrir sur un plateau d’argent : la vengeance ! Ouais, mon vieux, je viens t’offrir des mots ! Des arguments imparables pour claquer le beignet de ta frangine pseudo-lettrée, de ton prof de français pseudo-chevelu, de ta vieille tante pseudo-imberbe et de tous les peignes-culs du dimanche de Pâques qui t’ont cassé le prose à se gausser de la tienne.
Tu vas pouvoir éteindre les feux ironiques de toux ceux qui, au mieux ont jeté un œil circonspect (souviens-toi de leur sourcil circonflexe) ou pire, ont ri de ton inénarrable créativité en matière de langue française.

Je sens que tu trépignes.

T’as compris mec, je suis en train de te booster la jactance, de te survitaminer la rhétorique, de te reluire la culture et sur ton terrain de prédilection en plus : celui de la syntaxe affligeante, de l’orthographe ébouriffante, de la grammaire qui part en capilotade.

Vengeance !!!!! Toutes ces années d’humiliation narquoise… Oubliéééééées, balayééééées, tu te fous du passé (composé, simple et tout ce que l’on veut).

Mets toi en bout de table, mouche toi dans la nappe et triomphe : les grands maîtres de la littérature française, ceux qui font encore se pâmer toutes les âmes sensibles au verbe, faisaient des fautes à l’image de leur oeuvre : énormes et monumentales. Et avant que Gontrand, ton cousin khâgneux, n’ouvre le gouffre nauséabond avec lequel il décrocha tout de même un 25 sur 20 à l’oral du Bac de français, on défouraille.

Prêt ? FEU !

« Les maisons sont criblées de bal ! » écrit Jules Verne dans une lettre à ses parents qui n’ont même pas songé à le déshériter. La missive date de 1851 ; elle décrit la situation dans Paris après le coup d’État qui porta Louis-Napoléon Bonaparte au pouvoir.

En slow motion intérieur, tu vois la mâchoire malodorante de Gontrand le khâgneux se décrocher. Je sais que tu kiffes.

Artilleur ? On artille !
« C’est ce que je demande, s’écria-t-elle, en se levant debout. » C’est du Stendhal dans le Rouge et le Noir. Ça nous laisse assis.

Tu constates avec jubilation que tu fais une remontée en flèche dans l’ordre de succession de ton oncle d’Amérique, tu le vois dans l’œil cataracté de sa femme qui te fixe avec un début d’affection.
Tu files comme un astre vers les sommets, on dirait Lance Amstrong dans le Ventoux.

Allez, reprends ton souffle, on envoie du gros calibre !
Une double cartouche de Balzac en plein délire syntaxique.
Dans Le Père Goriot : « Il regarda tristement son ouvrage d’un air triste, des larmes sortirent de ses yeux ». L’écrivain aurait dû se relire avant d’envoyer le manuscrit chez l’imprimeur.
Dans Une ténébreuse affaire, il écrit : « Le bruit du galop de son cheval, qui retentit sur le pavé de la pelouse, diminua rapidement. »

Tandis que Gontrand, battu à plates coutures, réduit au silence dans les tréfonds de la conversation, contemple son naufrage dans l’inox éclatant de son couvert à poisson, tu te fais cadet de Gascogne à ventre de loup et jambes de cigogne et à la fin de l’envoi, tu touches. Je concède que si tu n’as pas lu le Cyrano d’Edmond Rostand, je te parle chinois. Mais peu importe, voici l’estocade ultime, la botte de Nevers, le coup de Jarnac : Zola qui déraille. Dans La débâcle, il écrit sans trembler quand il devrait s’évanouir de honte : « Puis, c’était un capitaine, le bras gauche arraché, le flanc droit percé jusqu’à la cuisse, étale sur le ventre, qui se traînait sur les coudes. »

Enfin, pour faire glisser le pousse-café, une petite folie bistrotière de Guy de Maupassant : « Je sortis et j’entrai dans une brasserie où j’absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits vers pour me donner du courage. (La Patronne, dans la revue La Lanterne en 1889).

Voilà, le déjeuner familial s’achève et tu triomphes avec un grand « T ». Il ne te reste qu’à quitter la table, avec un gros « TA » et la pièce, princier en ignorant les sanglots désespérés de Gontrand. Et de sortir content de toi, avec un petit « con »…

 

Guy-Guy, pour te faire durer le plaisir et sacrifier à un salutaire et essentiel devoir d’honnêteté, voici les références de l’ouvrage dont sont tirées les citations joyeusement bancales que tu as lues plus haut.
Il s’agit de Les plus jolies fautes de français de nos grands écrivains d’Anne Boquel et Etienne Kern aux éditions Payot (GENCOD : 9782228914031).

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