Chronique d’une mort annoncée : Ils vont péter la soie !

914164300

Fleur, ô ma fleur, penche la tête un instant, s’il te plaît. Et prête moi ton oreille que je suppose délicate et ourlée comme une frêle corolle ainsi que ton prénom le laisse espérer.

Fleur, ô ma fleur, montre nous la douce carnation veloutée de ta figure lumineuse, nourrie des mets spirituels les plus fins.

Fleur, ô ma Fleur, toi qui sièges aux côtés des dieux et des muses, daigne te tourner vers nos humbles espérances.

Écoute notre déchirante complainte, notre chant de désespoir.

Approche encore que je te dise le mal qui nous tourmente.

Écoute mon souffle et ne laisse pas le froid givrer mes mots et les jeter à bas, cristaux dérisoires éparpillés au sol comme mille éclats de silence.

Écoute, ô ma Fleur. Écoute ma voix te dire : NE LAISSE PAS FAIRE ÇA, BORDEL !!! »

Non, Fleur Pellerin, ne laisse pas partir à la trappe l’une des plus belles collections patrimoniales que compte la planète. Ne laisse pas fermer le musée des Tissus de Lyon.

Ne laisse pas disparaître la plus fabuleuse et merveilleuse collection de textiles au monde. Ne laisse pas s’éparpiller 2,5 millions de catalogues d’échantillons, 4.500 ans d’histoire et toute la gloire des soyeux lyonnais.

Ou alors n’ose plus jamais dire sans rougir que la culture est un rempart contre la barbarie et qu’elle doit, à ce titre notamment, être préservée et sanctuarisée. En plus, regarde qui vient parfois dîner le soir…

Silk_4

Si tu as un jour éprouvé le réconfort d’un coton doux sur ta peau marbrée par la fièvre, si tu as un jour réchauffé ton corps transi de froid à la caresse enveloppante de la laine ; si tu as un soir sursauté de joie vaniteuse au crissement chatoyant d’un satin ajusté sur tes hanches, si tu as connu le frisson voluptueux d’une pièce de soie glissant sur ton sein ; si tu t’es pelotonnée dans le rebondi molletonné d’une couette épaisse et rendormie la tête heureuse sur le tergal léger d’une taie d’oreiller lavée de frais, si tu as habillé ta nudité de dentelles, gouté aux jours de canicules à l’ombre légère du lin… Alors, toi-même tu sais !

Et si tu ne me crois pas, si rue de Valois, il vous faut des référence de bon aloi et d’un autre que poids que moi (tu remarqueras qu’en rimes riches faciles et en assonances, je ne crains personne), alors écoute les illustres…

 

Dostoïevski dans l’Idiot
Autour, en désordre, sur le lit, au pied du lit, au chevet, dans un fauteuil, et même par terre, on voyait, éparpillés, des vêtements, une riche robe de soie blanche, des fleurs, des rubans

Flaubert dans Madame Bovary
Des moires frissonnaient sur la robe de satin blanche comme un clair de lune ; et il lui semblait que, s’épanchant au dehors d’elle-même, elle se perdait confusément dans l’entourage des choses, dans le silence, dans la nuit, dans le vent qui passait, dans les senteurs humides qui montaient.

Marcel Proust, dans la Prisonnière
« La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l ‘ombre de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal. Et les manches étaient doublées d’un rosé cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rosé Tiepolo. »

Émile Zola dans Les épaules de la marquise
La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin jaune. À midi, au timbre clair de la pendule, elle se décide à ouvrir les yeux.
La chambre est tiède. Les tapis, les draperies des portes et des fenêtres, en font un nid moelleux, où le froid n’entre pas. Des chaleurs, des parfums traînent. Là, règne l’éternel printemps.

Émile Zola encore, toujours dans Les épaules de la marquise
Le reflet bleuâtre de la neige emplit la chambre d’une lumière toute gaie. Le ciel est gris, mais d’un gris si joli qu’il rappelle à la marquise une robe de soie gris-perle qu’elle portait, la veille, au bal du ministère. Cette robe était garnie de guipures blanches, pareilles à ces filets de neige qu’elle aperçoit au bord des toits, sur la pâleur du ciel. (…)Toute une génération a déjà vieilli dans le spectacle des épaules de la marquise. Depuis que, grâce à un pouvoir fort, les dames de naturel joyeux peuvent se décolleter et danser aux Tuileries, elle a promené ses épaules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduité qui a fait d’elle l’enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui a bien fallu suivre la mode, échancrer ses robes, tantôt jusqu’à la chute des reins, tantôt jusqu’aux pointes de la gorge ; si bien que la chère femme, fossette à fossette, a livré tous les trésors de son corsage. Il n’y a pas grand comme ça de son dos et de sa poitrine qui ne soit connu de la Madeleine à Saint-Thomas-d’Aquin. Les épaules de la marquise, largement étalées, sont le blason voluptueux du règne.

Balzac dans Les secrets de la Princesse de Cadignan
Elle avait mis une robe de velours bleu à grandes manches traînantes, à corsage apparent, une de ces guimpes en tulle légèrement froncée, et bordée de bleu, montant à quatre doigts de son cou et couvrant les épaules.

Balzac dans Eugénie Grandet
A Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains ; il y avait changé de linge, et mis une cravate de satin noir combinée à un col rond, de manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une redignote de voyage à demi boutonnée lui ponçait la taille, et laissait voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un second gilet blanc. (…) Sonpantalon gris se boutonnait sur les côtés, oùm des dessins brodés en soie noire enjolivaient les coutures.

Baudelaire dans Le Spleen de Paris
Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.
L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l’air de rêver ; on les dirait doués d’une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants. (…) La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit; elle s’épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l’Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici ? Qui l’a amenée ? quel pouvoir magique l’a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ? Qu’importe ? la voilà ! je la reconnais.

Et n’oublie pas, Fleur, la poésie et la soie ont les vers en commun, les réseaux et les amitiés se tissent, les intrigues et les liens se nouent, les complots se trament, les pensées sont des fils que l’on suit, c’est à leur étoffe que l’on reconnaît les héros… et je ne te parle même pas des nuits en satin blanc…

Si tu ne m’entends toujours pas, prête l’ouïe à Jacques Roubaud.

Vers à soie de Jacques Roubaud
Les vers à soie murmurent dans le mûrierSilk_5
ils ne mangent pas ces mûres blanches et molles
pleines d’un sucre qui ne fait pas d’alcool
les vers à soie qui sont patients et douillets
mastiquent les feuilles avec un bruit mouillé
ça les endort mais autour de leurs épaules
ils tissent un cocon rond aux deux pôles
à fil de bave, puis dorment rassurés
En le dévidant on tire un fil de soie
dont on fait pour une belle dame une robe
belle également qu’elle porte avec allure
Quand la dame meurt on enterre la soie
avec elle et on plante, sur sa tombe en octobre,
un mûrier où sans fin les vers à soie murmurent.

Toujours pas ? Alors on monte d’un cran !

Victor Hugo – La rose de l’infanteSilk_6
Sa basquine est en point de Gênes ; sur sa jupe
Une arabesque, errant dans les plis du satin,
Suit les mille détours d’un fil d’or florentin.
La rose épanouie et toute grande ouverte,
Sortant du frais bouton comme d’une urne verte,
Charge la petitesse exquise de sa main ;

 

Victor Hugo – PepitaSilk_7
Dans sa résille de soie
Pepa mettait des doublons ;
De la flamme et de la joie
Sortaient de ses cheveux blonds.
Tout cela, jupe de moire,
Veste de toréador,
Velours bleu, dentelle noire,
Dansait dans un rayon d’or.


Gérard de Nerval – Les papillons
Comme un éventail de soie,
Il déploie
Son manteau semé d’argent ;
Et sa robe bigarréeSilk_8
Est dorée
D’un or verdâtre et changeant.

Et si vraiment, ton âme est rugueuse comme de la toile émeri, je te laisse avec lui. Accroche-toi à ton vertugadin, ça va swinguer du côté de l’émotionnel :

Charles Baudelaire le Spleen de Paris
Elle s’avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d’un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets.
Le poids de son énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux. De lourdes pendeloques gazouillent secrètement à ses mignonnes oreilles.
De temps en temps la brise de mer soulève par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe ; et son pied, pareil aux pieds des déesses de marbre que l’Europe enferme dans ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. Car Dorothée est si prodigieusement coquette, que le plaisir d’être admirée l’emporte chez elle sur l’orgueil de l’affranchie, et, bien qu’elle soit libre, elle marche sans souliers.


Je sais que tu as tressailli, Fleur. Je le sais.
Je le sais parce que, comme le dit si bien Eric Fottorino dans Un territoire fragile : “La peau se souvient. Nous sommes des êtres de tissu.” Alors, s’il te plaît ne nous laisse pas bouffés par des tigres de papier.

Quant à toi, Jean-Guy, mon lecteur préféré, si tu veux savoir ce qui se trame de moche du côté du Musée des Tissus et des Arts Décoratifs de Lyon, mon illustre cité, renseigne-toi par ici ou ci-dessous.

 

Tiens, Fleur ! Un peu de douceur féroce pour te donner du coeur à l’ouvrage.

 

 

 

 

6 Comments

  • Charlotte dit :

    Que c’est beau et que c’est triste … J’espère que l’article résonnera !

  • Cauvin dit :

    Une fois de plus preuve s’il en fallait que nos politiques préfèrent distribuer les subventions aux différentes associations toutes plus inutiles les unes que les autres, mais productrices de bulletins lors des élections.
    Preuve aussi que la gauche préfère mettre à 1 mètre de haut la barre du saut en hauteur pour qu’il y ait plein de recordman.
    Une destruction de plus de notre culture pour plaire à je ne sais qui je ne sais quoi comme dans la chanson de Michel Sardou.

  • COLLIN Régis dit :

    SAUVEGARDER svp CE TRESOR NATIONAL qui outre les lyonnais et nos concitoyens, attire un grand nombre d’étrangers !
    PRESIDENT HONORAIRE de LYON INTERNATIONAL
    ADMINISTRATEUR
    – Accueil bénévole des étrangers en formation ou récemment mutés et arrivés à Lyon

  • Rassart-Debergh Marguerite Bruxelles dit :

    je constate, avec grande tristesse, que le sort des musées ne préoccupe pas plus en France qu’en Belgique les autorités. Pas besoin d’EI pour détruire le patrimoine culturel : nos politiques s’en chargent 🙂

  • Royer dit :

    C’est à pleurer. Si loin des beaux disours qui affirment que c’est par la culture que l’on sauvera le monde de la babarie. Malraux, au secour.

  • Monsieur et madame de la Direction du musée de Lyon.
    Cette nouvelle concernant la disparition du musée est une triste et bouleversante annonce concernant le Musée.
    Certains patrimoines Français s’écroulent par ce qu’aujourd’hui nos villes sont devenues des bourgades Européenne.

    RÉVEILLONS nous et défendons nos patrimoines contre leurs disparitions avant que ce ne soit trop tard.

    Nous serons honor de participer à la vie culturelle du Musée si possible.

    Mr Touré Abdramane
    Pr. de : Les Enjaillés et les Challengeurs Ingénieux
    0614488635

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *