Noël, Shakespeare et le trésor de Saint-Omer.

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Ca y est mon vieux, c’est l’hiver ! Le frimas poudroie sur le trottoir luisant des villes enluminées, la campagne s’assoupit dans son manteau de neige et le givre habille de dentelles les vitres des maisons fumantes. Bref, c’est l’hiver et c’est beau comme une carte postale de l’Unicef.

Voici donc venu le temps des veillées et des histoires contées au coin de l’âtre.

Oh oh, je te sens qui t’amollis d’aise, mon ourson. Tout prêt à entrer en hibernation. Ne t’endors pas, ce serait dommage : j’ai justement une belle histoire pour toi. Un truc pour t’enrichir le chocolat chaud, mieux qu’un Marshmallow fondu. Installe toi dans ton fauteuil préféré, ramène tes talons sous ton séant et ouvre tes écoutilles.

 

« Ding, ding, ding », fait la clochette. Tourne la page…

 

Il était une fois dans la bonne ville de Saint-Omer, bourgade de 15.000 âmes du nord de la France, un bibliothécaire inspiré qui voulait animer son établissement avec, pour l’été prochain, une exposition bien tenue sur William Shakespeare.

Belle ambition que celle-là !!! Il fallait voir s’affairer le brave bibliothécaire, lunettes vissées sur le nez, faire des allers-retours entre son bureau encombré et les réserves sombres de la bibliothèque. La mine préoccupée, il passait ses journées à chercher dans les fonds la pièce maîtresse de sa collection. « Il n’y a que les mendiants qui puissent compter leurs richesses », écrit William dans Roméo et Juliette. Comme notre bibliothécaire se trouvait démuni…

ShakespeareHeureusement pour Saint-Omer, son collègue Saint-Laurent veillait, bienveillant, désireux d’aider ce brave homme dont il est le saint patron. Est-ce lui, ce matin-là, qui guida la main fatiguée du bibliothécaire vers ce rayonnage plus poussiéreux que les autres, moins bien éclairé ? Est-ce lui qui rassura les doigts hésitants, répugnant à s’aventurer dans cette obscurité que l’on pourrait facilement imaginer hostile ?

Crois ce que tu veux, l’ourson guimauve. Crois en Saint Laurent, en la magie des lutins des étagères ou dans le froid hasard, mais saches qu’il y avait bel et bien quelque chose de magique en Audomarois. Et c’est sur ce quelque chose que les doigts du bibliothécaire, un matin, butèrent.

« Qu’était-ce donc » peut-on lire dans tes yeux incrédules et sur ta bouche arrondie comme l’extrémité dernière d’un gallinacé.

C’était…. Cramponne-toi à ton caleçon fourré… C’était un first folio des œuvres théâtrales de William Shakespeare !!!!! Ouais, Booba, rien de moins.

Pour que tu comprennes bien, que tu tombes en pâmoison et que tu réserves un trajet en bus vers Saint-Omer pour juillet prochain, il faut que je t’explique…

Un first folio, comme son nom le laisse entendre, est une première édition. Celle-là est une compilation collective des œuvres théâtrales de Shakespeare, publiée en 1623, soit sept ans après sa mort.

Il est le deuxième répertorié en France et le 233eme dans le monde. 233, ça te paraît beaucoup ? 1623, l’ourson, 1623… Penses-y un peu si tu peux.

Ce First Folio contient 36 pièces de Shakespeare, dont 18 n’avaient encore jamais été imprimées. On y trouve, dans l’ordre, les comédies, les pièces historiques et les tragédies.

C’est déjà très beau tout ça, mais attends que je t’assomme avec la partie aventure épique de l’histoire. Pose-moi la question : « mais comment ce document anglais a-t-il atterri dans les fonds patrimoniaux de Saint-Omer ? ».

Oh la bête de bonne question de sa maman qui tue !!!

Et bien, comme souvent, c’est une question de religion, de conflits et de types qui se foutent sur la gueule avec application. On sait désormais que le first folio faisait partie de la collection du collège anglais de Saint-Omer, fondé par les Jésuites en 1594. À l’époque, le pouvoir protestant anglais persécutait certains catholiques, une partie de ceux-ci s’étaient donc réfugiés en France. Alors, tu le vois le tableau déchirant de ces Anglais fuyant vers Calais, le port symbole d’une nouvelle espérance ? Puis Saint-Omer. On peut parier sans grand risque que cet ouvrage a servi à l’édification de jeunes gens en exil qui ont affronté l’Anglois hostile, la Manche peu avenante et le François mal embouché, pour s’offrir des heures meilleures.

Morning_of_the_Battle_of_Agincourt,_25th_October_1415Quatre siècles plus tard, il va reprendre su service. Même pour toi et moi. Il sera visible sur le net en janvier prochain et en direct live aux beaux jours à Saint-Omer, la bienheureuse.

Il faut que je t’avoue, comme c’est Noel, j’ai enjolivé un peu. L’ouvrage en question était connu de tous les amis du bibliothécaire. Sauf qu’ils pensaient tous avoir affaire à un bouquin commun du XVIIIème siècle. Mais le bibliothécaire en voyant l’ouvrage a ressenti quelque chose de différent : une intuition. C’est ce qui s’appelle avoir le nez creux, un sacré flair, un Big Noze…

 

Avant de te laisser avec des dindes à farcir et des marrons à distribuer chauds, voici un petit bout de Shakespeare, une de mes gourmandises. LE morceau de bravoure de l’œuvre shakespearienne : la tirade de la Saint Crépin, tirée de la pièce Henry V.

Je te le concède, pour nous autres flamboyants Français, c’est pas le passage le plus joyeux et glorieux de notre histoire, puisque ça nous ramène à la rouste que l’Anglois perfide nous colla à Azincourt, en 1415, soit 100 ans avant que l’on aille rosser le latin à Marignan…

Bref, au jour de la bataille, l’Anglois se sent mal barré dans ses chausses car nous sommes six fois plus nombreux et avançons dans la plaine avec la fine fleur de notre inégalable chevalerie.
Chez Shakespeare, nous sommes à la scène 3 de l’acte 4. Voici ce que le roi Henri le Cinquième dit à ses troupes pour leur remonter les tripes qui sont toutes descendues de deux étages quand elles ont appris que les chevaliers d’Angleterre ne viendraient pas en renfort :

 

« Non, ma foi, mon petit cousin, ne souhaite pas un anglais de plus.
Jour de Dieu !
Je ne voudrais pas perdre d’un si grand honneur ce qu’il en faudrait partager avec un homme de plus; non, pour les plus belles promesses de l’avenir !
Oh ! n’en souhaite pas un de plus, Westmoreland.

Fais plutôt proclamer dans nos rangs que celui qui n’est pas en appétit de combattre peut partir !
Il lui sera délivré un passeport, et remis de l’argent pour le voyage.
Nous ne voudrions pas mourir en compagnie d’un homme qui a peur d’être notre camarade de mort.

Ce jour est appelé la fête de la saint Crépin : celui qui aura survécu à cette journée et sera rentré chez lui sain et sauf se redressera sur ses talons chaque fois qu’on parlera de ce jour, et se grandira au seul nom de saint Crépin.
Celui qui aura vu cette journée et atteint un grand âge, chaque année, à la veille de cette fête, traitera ses amis et dira : « C’est demain la Saint-Crépin ! »
Alors, il retroussera sa manche, montrera ses cicatrices et dira : »J’ai gagné ces blessures le jour de saint Crépin ! »
Le vieillard oublie; mais il aura tout oublié qu’il se rappellera encore avec emphase ses exploits dans cette journée.
Alors nos noms familiers à toutes les bouches comme des mots de ménage, le roi Henry, Bedford, Exeter, Warwick, Talbot, Salisbury et Gloucester, retentiront fraîchement au choc des coupes écumantes.
Le bonhomme apprendra cette histoire à son fils.
Et la Saint-Crépin ne reviendra jamais, d’aujourd’hui à la fin du monde, sans qu’on se souvienne de nous, de notre petite bande, de notre heureuse petite bande de frères !
Car celui qui aujourd’hui versera son sang avec moi sera mon frère; si vile que soit sa condition, ce jour l’anoblira.
Et les gentilshommes aujourd’hui dans leur lit en Angleterre regarderont comme une malédiction de ne pas s’être trouvés ici, et feront bon marché de leur noblesse, quand ils entendront parler l’un de ceux qui auront combattu avec nous au jour de la Saint-Crépin ! »

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