Nouvelle de la semaine – CHAP. 6 : Allez ! Courage !

Courage

Je crois savoir, l’Ourson, que tu es grognon. On balconne à l’époque où l’envie de blanc te tisonne et je sais que ça t’agace.
Remarque je suis un peu comme toi. J’apprécie follement de ne pas avoir à dégivrer mes extrémités lorsque je regagne mes pénates à la nuit tombée, mais quand même… Ça coince avec un peu ce décembre qui n’en est pas un et cet hiver qui n’assume pas ses responsabilités.

Cela dit, toi et moi envisageons déjà des heures merveilleuses à venir. Nous sommes à quelques tours de cadran de la nuit magique et je suis certaine que tu te consoles de ce climat flippant en pensant au sapin odorant et scintillant ( oh lala que c’est lourd à digérer, mais nous sommes à l’époque des festins riches, nous pouvons nous autoriser une poignée d’assonances grasses).
Pour calmer ton tempérament impatient, j’ai un petit cadeau pour toi. Un petite nouvelle que j’ai emballée moi-même avec mes petits doigts. Ce texte a concouru, magnifique, modeste et perdant, à un contest sur le thème du courage.
Je te le livre telle qu’il a été rejeté. J’espère qu’il ne te rebutera pas. Si tel n’était pas le cas, autant que tu le saches, je me pends avec le bolduc du paquet que je t’invite à ouvrir deux lignes plus bas…
Joyeux Noël, l’Ourson.

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Je ne sais pas qui est ce Courage, mais je ne l’aime pas beaucoup.

Je ne sais pas s’il s’agit d’un vieil oncle, du grand-père aimé de quelqu’un. Je ne sais pas pourquoi on m’a donné ce surnom, mais il ne m’a jamais attiré que des ennuis. Et ce dès le début, encore.

Je sortais du ventre de ma mère, entendez par là, que j’étais en train d’en sortir, et je bataillais pour me sortir de ce tunnel étriqué dont les parois semblaient vouloir m’écraser. Là-bas, au fond de l’obscurité, une voix disait « Allez, Courage ! Poussez ! »

Pousser… Je ne faisais que ça. Pousser sur mes jambes pour m’extraire de ce tuyau de chair, répondant à l’appel irrépressible de l’extérieur.

« Allez, Courage ! ».

Quelques minutes s’écoulaient, un éclair fermait mes yeux, une colonne de feu incendiait mes alvéoles pulmonaires. Je hurlais de douleur dans l’indifférence générale.

Plus tard, dans l’enfance, plusieurs fois encore, on m’appela de nouveau Courage. Et invariablement, je souffrais. C’était à qui me ferait endurer le pire : on me déshabillait et me laissait, presque nu, maigrelet, grelotter sur un carrelage glacé, puis on m’enfonçait des aiguilles dans les bras, des vilebrequins stridents dans la bouche… « Allez, Courage ! », disait un homme en blouse blanche avant de planter une seringue atroce dans mon bras chétif ou humiliation suprême, mon postérieur découvert.

Un jour, ma propre mère me dit « Courage ! » en me poussant dans le dos, vers un bâtiment de briques ocres fermé par un grand portail blanc. J’étais hésitant malgré le grand sourire de Maman. J’avais raison. J’y restais enfermé plus de dix ans, obligé de rester assis des journées entières sur un banc inconfortable, subissant la torture mentale d’hommes austères qui me faisaient ânonner  des heures et des heures durant des litanies de chiffres, de lettres, de dates et de formules.  On me laissait partir le soir et quelques semaines dans l’année. Mais tout le temps, il fallut y retourner et tout le temps, Maman, qui m’accompagnait, m’affublait après m’avoir embrassé sur le front de ce surnom maudit : « Courage ! » Je me souviens, sa voix chevrotait d’émotion.

À 7 ans, mon père me cria « Allez, Courage ! ». Il était en bas de la pente devant la maison de mes grands-parents, dans un joli village paysan près de Lyon. « C’était idéal, disait Papa. Ici, il n’y a pas de voiture, nous serons tranquilles ».

Papa était en bas de la route pentue et moi en haut, sur un vélo tout neuf que je n’étais plus très sur d’avoir voulu.

Donc, Papa cria « Allez, Courage ! ». Une terreur sans nom s’était emparée de mon ventre depuis quelques minutes. J’avais une très pressante envie de soulager ma vessie et mes intestins. La seule solution était de rejoindre Papa qui m’appelait en bas « Courage ! Courage ! »

Quelques instants plus tard, mes genoux étaient en sang, j’avais du gravier plein la bouche, et plus douloureux encore : ma vessie s’était vidée dans mes culottes courtes.

« Courage ! Courage ! Courage ! » Qu’avaient-ils donc tous à m’affubler de ce surnom maudit ? Ne voyaient-ils donc pas qu’il n’attirait que malheurs et souffrances ? Et pourquoi étais-je le seul à le porter ? Jamais je n’entendais Papa appeler Maman ainsi ou Maman donner du « Courage ! » à quiconque autre que moi.

J’attendais l’âge adulte avec une impatience peu commune. Tout mon être aspirait à grandir et vieillir pour qu’enfin on ne m’appelle plus jamais que Jean-Yves, mon seul et unique nom, celui qui me va si bien. Celui que Maman utilisait quand elle me câlinait ou me souhaitait bonne nuit.  Celui que les femmes les plus douces que j’ai pu connaître par la suite feulaient dans mon cou au moment les plus plaisants, les plus intenses de nos relations. Celui dont mes camarades toujours bien intentionnés à mon encontre ont fait usage  au bistrot, à la pêche, au stade.

Oui, j’attendais de grandir pour tuer le « Courage » en moi.

Triste erreur que la mienne ! Même devenu adulte, ce surnom porte-malheur me poursuivit. A 20 ans, on me dit « Allez, Courage ! » et j’embarquais sur un bateau qui traversait la Méditerranée. Avec d’autres, je rejoignais une partie de la France qui m’était inconnue, l’Algérie. Comme il fallait s’y attendre, ce voyage ne fut que souffrances. On nous appelait Courage et on nous envoyait tuer des gens ou nous faire tuer par eux. Pendant deux ans, on m’appela Courage quasiment à chaque heure du jour et parfois même la nuit. Le fait de n’être plus le seul Courage des alentours ne me consolait même pas de mes misères, ni n’effaçait le goût de sang qui parfois emplissait ma bouche jusqu’à vomir. Quand j’étais plié en deux au-desus de latrines souvent composées d’un trou creusé à la va-vite dans le sable et que mon estomac déversait tous mes chagrins en flots acides jaunâtres, il y avait toujours un type pour venir me taper sur l’épaule ou les reins et m’interpeller : « Allez, Courage ! Ça va passer »…

Effectivement, ça passa. Tout passa et je pus rentrer chez moi. Je pensais avoir fait le plus dur avec cette triste expérience. Mais le surnom Courage me poursuivit toute ma vie, avec une constance terrifiante.

On me serra la main on m’appelant ainsi chaque fois que je fus licencié; cela m’arriva trois fois.

On m’appela Courage devant les ruines fumantes de ma cuisine incendiée (une vague histoire de poulet flambé sur laquelle je ne m’étendrai pas).

 

Courage ! Courage ! Courage…

Maudit double maléfique. Maudit reflet poissard. Satané surnom porte-guigne !
Comme j’aurais voulu t’effacer dans toute bouche connue ou non. Comme j’aurais aimé pouvoir te faire retourner dans chaque gorge qui t’a soufflé. À grands coups de lattes si possible. En utilisant mes doigts comme des pinces pour t’extirper de chaque larynx prêt à siffler ton nom, te jeter au sol et t’écraser sous mon talon. Je l’aurais fait à tous, parents, amis, collègues, enfants… Mais pour cela, il m’aurait fallu du cran…

Aujourd’hui, à la demande de ma femme, j’ai invité le curé à me rendre visite. Il est gentil, c’est un homme que j’aime bien. Nous avons discuté une bonne heure sur ce que les hommes font de bien ou de mal dans la vie. Je ne sais pas pourquoi, mais il m’inspire confiance. Je lui ai confié quelques secrets, des petites erreurs que j’ai pu commettre ces soixante-quinze dernières années dont je ne suis pas très fier. Il m’a écouté sans rien dire ; lui parler m’a fait du bien.

Mais il y a un problème. En quittant ma chambre… Oui je l’ai reçu allongé, ce n’est pas très poli, mais je suis un peu souffrant depuis quelques jours. Bref, en quittant ma chambre, après m’avoir serré la main, il m’a dit : « Allez, Courage ! »

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