Toi y’en a parler lycéen ? Leçon 1

Lycee Alain 1ere C 1979-1980 - Copie

Mes biens chers frères, mes bien chères sœurs de plus de 20 ans,
rangez vos bréviaires, vos dictionnaires, précis de grammaires et autres versions numérotées sur vélin du Littré.

Ite, missa est ! La messe est dite !
Français est mort, franglais est moribond, argot pour lurons est enterré depuis lurettes (et pas que des plus belles), verlan a été remis à l’endroit, les pieds devant.

Les temps verbaux sont désormais au… au… à quelque chose de bien difficile à nommer. Et tu sais ce que l’on dit ? Ce que l’on conçoit clairement s’énonce aisément. Et bien justement, les temps verbaux sont à quelque chose de pas clair, voire de pas net.
Je te cause là d’un sabir étrange que l’on parle dans des contrées inhospitalières où s’affrontent et se confrontent des êtres étonnants, odorants et agaçants. Des divinités langagières qui ont le pouvoir de convertir à leur idiome jusqu’aux plus élégants de nos vieux histrions (regarde encore ce qu’elles ont fait récemment à Jean Rochefort…)

Lycéens 1-3Mettez du coton dans vos oreilles, mes frères et sœurs en verbe. Écarquillez les yeux, prenez rendez-vous chez l’ORL (vous en aurez besoin, ça va saigner), renfilez vos vieilles baskets, soyez désinvoltes, n’ayez l’air de rien… Nous partons en safari dans un monde d’une violence langagière inouïe. Restez groupés, nous pénétrons maintenant dans la nouvelle jungle de la langue : la cour du lycée du coin…

Toi qui entres ici, laisse derrière toi tout ce que tu pensais cool dans ton usage de la langue au quotidien. Rien ne t’a préparé à ce que tu t’apprêtes à entendre, pas même l’anthologie de la Fouine.

Approchons-nous de cette première grappe de Stan Smith et tendez l’oreille.

« C’te tripané, il zindave. Il est tchalé d’une meuf je peux pas me la dicave. Je lui dirais bien « toz ». Starf ! La dernière fois, on était OKLM, on faisait tchi. On les a vus ensemble. J’ai collé ».

Tripané – Zindave – Tchalé – Se Dicaver quelqu’un – Toz – Starf – OKLM – Faire Tchi – Avoir collé…

Ça pique ? Vous ne comprenez rien ? J’en déduis que vous êtes nés avant 1999 et l’odyssée de l’espèce causante. Mais rassure-toi, usager de la langue françoise, mon ami, j’ai les moyens de te faire entraver quelque chose… Ces derniers jours, j’ai pu approcher, sympathiser et échanger avec un autochtone des cours de lycées. Je dois même te confier que j’ai eu une veine de tous les diables : mon bon sauvage était très civilisé et parfumé. Il m’a quelque peu initié à la langue de sa galaxie. Donc si je traduis, cela donne ceci.

En langage courant 
Ce fou-là, il fait pitié. Il est amoureux d’une fille que je ne peux pas encadrer à qui je dirais bien d’aller se faire foutre. C’est dingue ! La dernière fois, on était tranquille, on ne faisait rien. On les a vus passer ensemble. J’étais trop blasé.

En langage précieux
Ce pauvre bougre m’inspire bien de la pitié. Il s’est épris d’une demoiselle peu aimable à qui je dirais volontiers son fait, si l’occasion m’en était donnée. Quelle incompréhension cette inclinaison suscite ! Il y a peu, nous prenions quelque repos à l’ombre tranquille des frondaisons lorsque que nous les vîmes passer devant nous. Leur intimité ne faisait aucun doute, j’en fus ébaubi(e).

En langage de poète (du dimanche)
Il est bien pitoyable celui qui
De cette fille minable est épris
S’il m’était permis, je dirais à cette créature
Tout le dédain que m’inspire sa triste nature
Ah quel ne fut mon étonnement
À la découverte de son doux penchant
Au temps récents, nous étions couchés dans l’onde
Rafraîchissante du printemps naissant
Devisant sur l’état du monde
Et nos émois adolescents
Lorsque nous les vîmes enlacés
La liaison ne faisait aucun doute
Ma raison mise en déroute
Dût pourtant s’y résigner

En langage argotique
Ce mec est louf’. Il s’est amouraché d’une gigolette sympatoche comme un gond rouillé à qui je dirais volontiers un mot trois paroles. Mais what ! C’est ainsi. L’aut’ jour, on se la coulait douce en pères peinards, quand on les a vus radiner bras d’ssus bras d’ssous. Ça ma coupé le sifflet.

En langage lycéen des 25-35 ans
Le mec là, c’est un ouf ! Il est love d’une meuf pas cool que je peux pas me cadrer. C’est un truc de gue-din. La dernière fois, on était posés tranquilles pépouses, quand on les a vus se pointer ensemble. Ça m’a retourné le cerveau.

En langage lycéen des 35-45 ans
Ce type est cinglé. Il est mordu d’une nana que je ne peux pas voir en peinture et à qui j’en balancerais bien une ou deux dans les gencives. C’est dingue quand même. Y’a pas longtemps, on était à l’aise aux pâquerettes, quand on les a vus tous les deux. J’étais scotché(e).

En langage de collège des plus de 400 ans
Ce damoiseau seroy pour moy objey de grande compassion et apitoyement. Icelui épris d’une demoiselle aux vertus peu amables. Qu’il me soy permis de la rembarer en son giron fusse pour moy grand joie. Quel estonnemen qu’icelle inclinacion. En la veille, nous estions en repos. Ils faisoient devant nous bonne compagnie en pourmenant. J’en estoy marri.

Notre premier safari en jeunesse tout neuve s’achève ici. Gardez vos sneakers de camouflage, nous y retournerons bientôt.
En sortant, n’oubliez pas le guide ! Lasseu ! (ou plutôt merci, ci-mer, sankyou, dankeu, graziémilé)

Allez et en bonus, un mot du pape de la langue qui fourche piquante.

 

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